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Du Pérou au Var
Quelques mois plus tard, Jean-Claude nous rendait visite au Pérou,
alors qu’il passait par Lima, à l’occasion
d’un voyage en Amazonie péruvienne. Puis dans les
années qui suivirent, je le revoyais à quelques
reprises lors des séjours estivaux que je faisais avec
ma famille dans le Var. C’est ainsi qu’au début
des années 80, Jean-Claude me fit visiter son installation
d’élevage de discus qu’il avait installée
dans le sous-sol de l’immeuble toulonnais où il vivait
à l’époque. Jean-Claude était alors
considéré à la fois comme le meilleur dentiste
de Toulon et le meilleur éleveur de discus en France. Un
soir alors que nous l’avions invité pour dîner
au Layet, la maison de Cavalière où nous passons
chaque été quelques semaines de vacances, Jean-Claude
nous fit le plaisir d’amener une amie, Nicole, qui devait
devenir sa femme et l’accompagner dans la plupart de ses
voyages. C’est aussi chez Nicole, à Solliès,
que Jean-Claude devait venir vivre par la suite et construire
sa magnifique installation d’aquariums pour y héberger
ses cichlidés d’Amérique Centrale, qui après
les discus étaient devenus sa nouvelle passion.
Et l’aventure commença…
Au début 1987, Jean-Claude m’invitait pour la première
fois à participer à un de ses voyages pour aller
chercher des Cichlidés au Mexique.
Je devais immédiatement comprendre ce que signifiait voyager
avec Jean-Claude ! Après avoir récupéré
l’encombrant matériel de pêche (laissé
d’une année à l’autre chez des amis
mexicains) et loué un minibus, nous quittions, Nicole,
Jean-Claude et moi, la capitale à 3 heures du matin et
prenant alternativement le volant, parcourions sans presque jamais
nous arrêter plus de 1500 km, jusqu’à Nututun,
au Chiapas, l’état le plus méridional du Mexique.
Là, arrivés aux environs de minuit, nous devions
encore dans une obscurité totale, chercher des arbres qui
convenaient pour installer nos hamacs, avant de prendre un repos
bien mérité. Heureusement, j’avais déjà
dormi dans un hamac!
Les jours qui suivirent, nous avons sillonné les états
du Chiapas et de Tabasco en tous sens, faisant de belles découvertes,
comme le Cichlidé d’argent qui par la suite devait
prendre le nom de Vieja argentea.
Puis, nous sommes remontés sur Mexico en passant par la
côte pacifique et, de là, nous nous sommes rendus
encore plus au nord, jusqu’à San Luis de Potosi,
parcourant un total de plus de 10 000 km.
L’année suivante devait être celle de notre
premier voyage au Guatemala, un pays qui tant par ses poissons,
ses paysages, ses sites archéologiques et ses habitants,
devait nous enchanter. Nous y sommes revenus plusieurs années
de suite. Hélas, ce beau pays est aujourd’hui devenu
assez dangereux. Lorsque douze ans plus tard, nous y sommes retournés
en mars dernier, Jean-Claude et ses passagers (je n’étais
pas à bord à ce moment-là) devaient échapper
de justesse, en plein centre de la capitale, à une attaque
à main armée de notre minibus qui aurait pu avoir
de très graves conséquences. Relevons tout de même
que ce fût le seul incident du genre dont nous ayons eu
à pâtir au cours de nos nombreux voyages et presque
partout, nous n’avons rencontré que des gens très
accueillants et prêts à nous aider dans nos recherches.
Au cours des années suivantes nous avons visité
tous les pays d’Amérique Centrale, à l’exception
du Salvador, et poussé jusqu’en Colombie que nous
avons en partie parcourue en 1994. Avec le Guatemala, c’est
le Panama que nous avons le plus apprécié, car nous
y avons trouvé de belles régions totalement inconnues
des touristes et jamais prospectées, comme un secteur de
la côte caraïbe qui, n’ayant pas de route, n’a
pu être visité qu’en passant par la mer. La
faune ichtyque de ce pays, mélange d’éléments
d’origine sud-américaine et centre-américaine,
avec de nombreuses espèces endémiques, est extrêmement
intéressante et riche : nous en avons ramené plusieurs
espèces de Cichlidés nouvelles, comme Tomocichla
asfraci, Cryptoheros nanoluteus
et C. altoflavus.
Trouver les derniers Cichlidés
de Madagascar
A la fin des années 80, pendant nos voyages en Amérique
centrale, nous avons commencé à discuter de l’éventualité
de nous rendre à Madagascar. Nous savions que cette grande
île, aussi étendue que la France et le Benelux réunis
et renommée pour sa faune et sa flore hautement endémiques,
comptait des espèces indigènes de Cichlidé
dont si l’une d’entre elles, le Paratilapia
polleni, était bien connue (du moins, nous le croyions
à l’époque !), les autres étaient pratiquement
inconnues des aquariophiles. Mais les échos qui nous parvenaient
d’expéditions récentes d’aquariophiles
à Madagascar étaient très décourageants,
certaines équipes n’ayant même pas été
capables d’y trouver un seul Cichlidé indigène
vivant, ces derniers paraissant avoir presque totalement disparu
de l’île.
Cependant, lorsqu’en décembre 1990 Jean-Claude m’annonça
qu’il avait pris des contacts à Madagascar, où
il comptait se rendre avec un ami le mois suivant, et qu’il
me demanda si je voulais me joindre à eux, j’acceptai
immédiatement. Je lui fis néanmoins remarquer que
le mois de janvier n’était pas la meilleure époque
de l’année pour aller à Madagascar, car pendant
la saison des pluies, qui devrait y battre son plein, les déplacements
à travers l’île pouvaient être très
difficiles et la pêche impossible. Il me répondit
que cela n’était pas grave et que même si nous
ne pouvions ramener des poissons, il considérait ce court
voyage, une douzaine de jours, comme une mission exploratoire
destinée à nous rendre compte s’il valait
la peine d’y retourner pour un plus long séjour.
Quand nous arrivâmes à Madagascar en janvier 1991,
les pluies n’avaient pas encore débuté, nous
pûmes sans aucune difficulté nous rendre tant sur
la côte est que dans le nord-ouest jusqu’à
Ampijoroa et en une dizaine de jours, bien que déjà
très rares, nous réussissions à obtenir 5
des 9 espèces de Cichlidés malgaches alors connues.
Fort de ce succès, nous retournions à Madagascar
en octobre de la même année et y capturions les premiers
exemplaires de deux nouvelles espèces de Paretroplus
: le lamena (P. nourissati) et le
menarambo (P. menarambo). L’année
suivante, 1992, nous faisions la connaissance d’un nouveau
chauffeur, Jean Gilbert Andriamianamihaja qui devait devenir un
collaborateur très précieux et dévoué
avec lequel nous devions faire tous nos voyages ultérieurs
et qui se lia d’une profonde amitié avec Jean-Claude.
En avril 1995, au retour d’un voyage très réussi
au Panama, Jean-Claude, terrassé par la maladie et en partie
paralysé, échappait de peu à la mort. Il
n’y eut donc plus de voyage pour Jean-Claude cette année-là.
Sa convalescence fût longue et il garda toujours des séquelles
de cette maladie attribuée à une bilharziose. Cependant,
dès octobre 1996, il repartait pour Madagascar. Je ne pouvais
pas l’accompagner, car croyant qu’il ne serait pas
suffisamment rétabli pour un tel voyage, j’avais
de mon côté organisé un voyage en Australie.
Son courage devait être récompensé par la
découverte de deux belles espèces: le tsimoly (P.
tsimoly) et le Paretroplus
sp. de la Maevarano.
Nous devions encore faire trois voyages à Madagascar ensemble
: en 1998, nous visitions le Sud-Est ; en 1999, le Nord et le
Nord-Ouest ; en 2001, à nouveau le Nord-Ouest et si le
mystérieux damba rouge (Paretroplus
sp.) des lacs de l’Ikopa ainsi que de la Betsiboka nous
échappa, toujours, nous devions chaque fois rapporter de
nouveaux poissons de ces voyages. Cette année (2003), un
petit ennui de santé me contraignit au dernier moment à
renoncer à une nouvelle expédition à Madagascar
et c’est ainsi que Jean-Claude partit sans moi pour ce qui
devait être son dernier voyage.
Avec Jean-Claude, la recherche
des Cichlidés, c’était aussi une aventure
humaine unique
Tous ces voyages ont toujours été faits avec un
minimum de frais puisque nous ne descendions dans des hôtels
que quand nous ne pouvions faire autrement, et dormions d’habitude,
soit dans nos hamacs (en Amérique Centrale), soit dans
une petite tente ou notre véhicule (à Madagascar).
Notre seul luxe était ce moyen de locomotion, ou à
l’occasion un bateau, indispensables pour nous rendre aux
lieux de pêche et pour transporter le matériel ainsi
que les poissons. En Amérique Centrale, surtout dans les
zones relativement développées, il était
parfois difficile de trouver un lieu adéquat, si possible
un toit, pour suspendre nos hamacs. Mais nous avons toujours fini
par dénicher un endroit et rares ont été
les fois où nous n’avons pas été autorisés
à nous installer. La plupart des gens auxquels nous nous
sommes adressés étaient certes étonnés
de notre demande, mais cela ne les empêchait de l’accepter
et de se montrer très hospitaliers. A Madagascar, où
les hôtels dignes de ce nom ne se rencontrent guère
que dans les lieux touristiques et quelques villes, cela nous
permettait de rester sur les lieux de pêches souvent fort
éloignés et difficilement accessibles. Ainsi nous
pouvions travailler avec les pêcheurs ce qui était
indispensable pour rapidement mettre à l’abri les
rares Cichlidés indigènes qu’ils ramenaient
dans leurs filets. Surtout cette manière de voyager nous
a permis de sortir des chemins battus et d’accéder
même à des endroits où personne ne se souvenait
d’avoir vu passer un Blanc. Si la découverte d’espèces
nouvelles, parfois très belles, ont été des
temps forts de ces voyages, les péripéties qui les
accompagnaient, sont toutes aussi présentes dans ma mémoire.
Le fait que nous venions chercher des poissons et pas en simples
touristes curieux, nous a permis d’avoir des rapports beaucoup
plus étroits avec les autochtones et en particulier avec
les pêcheurs locaux. Si nous avons parfois obtenu de meilleurs
résultats que d’autres équipes, surtout à
Madagascar, c’est parce que nous avons toujours recherché
la collaboration de la population locale et que Jean-Claude par
son charme et son énergie rayonnante se faisait des amis
partout. A Madagascar, cela n’aurait pas été
possible sans l’assistance de notre ami Jean qui avait une
véritable vénération pour Jean-Claude, à
tel point que plusieurs fois il est parti seul, parfois au péril
de sa vie, pour aller lui chercher des poissons. Il est vrai que
Jean-Claude avait énormément fait pour aider Jean
et que sa disparition est une perte très dure pour Jean
et sa famille.
Son énergie n’avait
d’égal que sa gentillesse
L’incroyable énergie déployée par Jean-Claude
au cours des quelques 25 voyages que nous avons faits ensemble,
restera toujours dans ma mémoire comme un des traits les
plus frappants de son caractère. Il voulait profiter à
fond du temps disponible, toujours trop court selon lui et s’accordait
rarement un instant de repos. A Madagascar, où les distances
sont longues et les sites de pêche éloignés
les uns des autres, nous roulions souvent de nuit pour couvrir
des centaines de kilomètres et disposer d’un peu
plus de temps pour la pêche. Excellent plongeur, doté
d’une acuité visuelle exceptionnelle, tant sur terre
que sous l’eau, il pouvait rester immergé des heures,
de jour comme de nuit, pour traquer ses Cichlidés dans
leur élément. Le maniement des lourds filets était
aussi très fatigant et plusieurs fois j’ai dû
demander grâce. Quand des poissons étaient capturés,
il fallait rapidement les conditionner pour le transport et ensuite,
il fallait chaque jour s’arrêter près d’une
rivière, décharger les caisses, changer l’eau
ainsi que l’oxygène de tous les récipients
contenant des poissons. Enfin, quand il lui restait un moment
ou qu’il se présentait une scène intéressante,
Jean-Claude se ruait sur sa caméra et c’est ainsi
qu’il a produit les remarquables films sur ses expéditions
qui ont fait le bonheur de tant d’aquariophiles. Parfois
son énergie n’arrivait pas à totalement masquer
sa fatigue, d’autant plus qu’il ne s’était
jamais complètement remis de sa maladie de 1995, mais en
toutes circonstances, Jean–Claude gardait le sourire et
ne perdait jamais sa bonne humeur.
Je ne parlerai pas ici des nombreuses activités de Jean-Claude
quand il n’était pas en voyage, car d’autres
sauront le faire sans doute mieux que moi. Mais ce qui est sûr,
c’est qu’une fois de retour chez lui, loin de prendre
du repos, il redoublait d’activité et ce n’est
pas pour rien que sous sa présidence, l’Association
France Cichlid est devenue l’une des plus importantes sociétés
aquariophiles du monde.
D’abord un ami
Sur un plan plus personnel, Nicole et Jean-Claude au fil des années
étaient devenus des grands amis de ma famille. Chaque été
mes petits-enfants se réjouissaient de passer une après-
midi à Solliés, de nager avec les poissons dans
le bassin et le grand aquarium, de nourrir les canards et cet
été, le jacuzzi avait fait un vrai tabac. Quand
ils ont appris la mort de Jean-Claude, même les plus jeunes
ont été très frappés et ont demandé
à leur mère ce que les poissons et les canards allaient
devenir sans lui... Nicole et Jean-Claude venaient à nos
anniversaires, à nos mariages. Ces liens avaient été
grandement renforcés par la réussite en février
2001 d’un voyage à travers la fabuleuse Inde du Sud
que la « paire Nourissat » avait fait en compagnie
de cinq « de Rham ». Bien que ce voyage ait été
avant tout touristique et que nous n’ayons certainement
pas consacré plus de 10% de notre temps à la pêche,
nous n’en avions pas moins collecté plusieurs espèces
de poissons dont les trois Cichlidés indiens connus : Etroplus
suratensis, E. maculatus
et le rare E. canarensis. Enfin
en novembre de l’année passée nous étions
ensemble en Polynésie sur le bateau de mon frère,
autre merveilleux souvenir.
Nous avions plein de projets d’avenir. Nous espérions
retourner à Madagascar, bien sûr, mais nous projetions
aussi d’aller sur le Rio Negro, au Venezuela, de plonger
dans les eaux de la Baja California, de naviguer avec mon frère
dans le grand lagon de la Nouvelle-Calédonie et après
l’Inde du Sud, de connaître aussi l’Inde du
Nord. Mais le sort ne l’a pas voulu ainsi et maintenant,
je dois m’habituer à ne plus faire de projets avec
Jean-Claude, ce qui est difficile.
Mais ma peine aussi grande soit-elle, n’est rien en comparaison
du chagrin de sa femme Nicole, des ses filles, de sa mère
et de toute sa famille. Alors j’essaye de me consoler en
me disant que Jean-Claude a fait jusqu’au bout ce qu’il
aimait le plus au monde : chercher des Cichlidés dans la
nature pour pouvoir les ramener vivants à ses amis aquariophiles.
Je pense aussi que j’ai eu une chance incroyable de rencontrer
Jean-Claude et de devenir son ami. Grâce à lui j’ai
fait des voyages que personne ne fera probablement jamais plus.
J’ai encore connu des poissons, des paysages, des gens qui
vont irrémédiablement disparaître ou changer.
Je garderai toujours le souvenir du courage, de l’enthousiasme
ainsi que de la gentillesse de Jean-Claude, et je lui resterai
à jamais reconnaissant de m’avoir offert amitié
qui, au cours de ces nombreuses années, n’avait fait
que croître. |
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Photographiés par Patrick de Rham devant une case malgache
en 1999, Jean et Jean-Claude entourent Fely, le fils adoptif et
assistant du premier. Fely, très serviable, prenait grand
soin des poissons collectés au cours du voyage.
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